Témoignage
Décision, autonomie et responsabilités
Interview de Marco Nassivera, Rédacteur en Chef d'Arte Reportage.
Des discussions off avec des managers et des DRH m'ont laissé entrevoir, ces derniers mois, les impacts discutables d'une forte centralisation des décisions dans les organisations.
Les objectifs stratégiques, légitimement ambitieux, sont déclinés en cascade vers les équipes. Le pouvoir de décision semble néanmoins se concentrer vers le sommet des pyramides. Des goulets d'étranglement se créent, et les arbitrages sont mal compris sur le terrain ou décalées dans le temps. En parallèle, les risques psychosociaux sont en passe de devenir un paramètre quasiment intégré. Le sens des actions et la motivation des individus et des équipes sont malmenés.
Ces constats étant posés, il m'a semblé constructif de m'intéresser aux contre-exemples de cette morosité que je ne veux pas considérer pas comme une fatalité. Il existe d'autres modes de fonctionnement, des modèles d'organisation alternatifs. Des systèmes dans lesquels tous les acteurs ont intérêt à ce que les responsabilités soient équitablement réparties.
Parce que les feux de l'actualité internationale sont brûlants depuis plusieurs mois et que deux journalistes français et leur équipe locale sont à ce jour otages en Afghanistan depuis près de 18 mois, je me suis intéressée au rôle et aux responsabilités d'un Rédacteur en Chef. Mon propos est de vous présenter une situation, un métier et un manager pour nourrir une réflexion commune et stimuler les idées permettant de fluidifier les processus de décision.
L'entreprise est particulière puisqu'elle ne fonctionne pas sur les ressorts standard du profit. L'homme présente une personnalité déterminée et des capacités d'engagement et de prise de recul qui m'ont impressionnée. Manager de proximité confronté à des arbitrages complexes entre devoir d'informer et devoir de protéger ses équipes sur le terrain, Marco Nassivera, Rédacteur en Chef d'Arte Reportage, fait des choix et des recommandations aux enjeux complexes. Il a accepté de me recevoir, début mai, pour partager, en toute transparence, les joies et les interrogations d'un métier pour lequel les exigences du terrain et le pragmatisme rencontrent régulièrement des questionnements éthiques.
Accrochée au mur du bureau de Marco Nassivera, une carte du monde est hérissée d'aiguilles. Elles matérialisent tous les terrains sur lesquels les équipes d'Arte Reportage se sont déjà rendues. Leur concentration souligne l'instabilité de certaines parties du monde, m'explique mon interlocuteur. Elles témoignent également d'aventures humaines qui sont encore et toujours la garantie d'une information de qualité.
Une responsabilité éditoriale et humaine
Seed : Avant d'entrer dans le vif du sujet, pourriez-vous décrire votre parcours en quelques mots ?
Marco Nassivera : J'ai commencé par des études d'Histoire. Mais j'ai eu besoin de revenir vers le présent et il m'a semblé intéressant de pouvoir l'analyser en le mettant en perspective. J'ai donc abandonné le passé et je me suis engagé dans l'aventure des radios libres. J'ai appris mon métier de journaliste sur le terrain tout en suivant une formation en alternance pendant deux ans au CFPJ (Centre de Formation et de Perfectionnement des Journalistes). J'ai ensuite exercé en tant que pigiste (journaliste rémunéré à l'article, au reportage ou à la photo). C'est dans ce cadre que j'ai commencé à travailler avec Arte, au moment de sa création en 1992. Trois ou quatre ans plus tard, j'ai intégré la chaîne en tant que salarié pour une émission d'information qui s'appelait le 7 ½. J'ai ensuite travaillé en qualité de reporter pour une émission de 26 minutes avant de prendre, en 2001, la succession de mon rédacteur en chef. L'émission a évolué en 2003 sur un format d'une heure hebdomadaire qui est celui que nous connaissons actuellement. Chez Arte Reportage, nous couvrons l'actualité internationale, hors des frontières européennes.
S. : En quoi consiste votre rôle de Rédacteur en Chef d'Arte Reportage et quelle est votre place dans l'organisation de la chaîne ?
M. N. : Mon rôle est de diriger le service et de porter la responsabilité éditoriale de ce qui est présenté à l'antenne. Je signe l'émission avec l'administratrice de production qui assume, avec son équipe, la responsabilité de la réalisation, c'est-à-dire l'aspect visuel de ce qui est proposé au public. Comme les autres rédacteurs en chef de la chaîne, je rapporte au Directeur de l'Information.
Des équipes à géométrie variable
S. : Quelle est la composition de votre équipe ?
M. N. : L'équipe est constituée de six journalistes, d'une assistante de rédaction et de moi-même. L'équipe de production qui compte cinq personnes est également rattachée au service. Mais l'émission ne serait pas ce qu'elle est, sans les pigistes. Ils travaillent pour des sociétés extérieures ou de manière indépendante. Ils sont une centaine. Je collabore de manière régulière avec certains depuis plus de dix ans. Avec d'autres, le lien est un peu plus distendu. Je dirais donc que mon équipe est composée de trois cercles : l'équipe Arte, les pigistes que je connais bien, et les pigistes plus occasionnels.
S. : Quelle est votre responsabilité par rapport à toutes ces personnes ?
M. N. : Ma responsabilité, au niveau humain est clairement engagée par rapport à tous ceux qui travaillent pour Arte Reportage. Actuellement, j'ai des équipes en Afghanistan, au Yémen, sur la frontière Libano Syrienne, au Brésil, au Vietnam, en Israël, aux Etats-Unis, en Turquie, au Niger... Les terrains sur lesquels ils évoluent sont souvent dangereux. Vous ne serez pas surprise si je vous dis qu'il m'arrive d'être inquiet, sans prêter attention aux cercles d'appartenance des femmes et des hommes qui sont exposés.
"On n'envoie pas impunément les gens à l'autre bout du monde..."
S. : Peut-on dire que cela fait partie de la spécificité de votre métier ?
M. N. : Oui. On n'envoie pas impunément les gens à l'autre bout monde, ce sont des décisions qui engagent. En ce qui me concerne, il m'arrive de dormir avec mon téléphone. Les équipes peuvent faire face à des incidents mineurs : des blessures légères, une caméra cassée... Parfois les événements sont plus graves. La situation des journalistes otages en témoigne. Mais au-delà du risque immédiat, il y a également une dimension psychologique à prendre en compte. Comment revenir indemne de certains terrains ? Pendant de longues années, ce point a été négligé, voire nié. Personne n'est infaillible face à des situations inimaginables. Le stress post-combat existe. Ma responsabilité est donc fortement engagée dans le choix des équipes qui partent. Par exemple, je ne pourrais pas envoyer quelqu'un de trop junior en Libye en ce moment. Ce serait l'exposer à un danger immédiat et à un risque de traumatisme. À l'inverse, sur certains terrains, je dois veiller à ne pas envoyer certaines têtes brûlées. La sécurité et l'équilibre personnels sont donc fortement liés à la composition des binômes qui partent en reportage et, de fait, à la connaissance que j'ai de mes équipes et des pays dans lesquels ils partent.
De la censure au risque d'autocensure
S. : Quelles est votre responsabilité principale de rédacteur en chef ?
M. N. : La responsabilité du choix des sujets et de l'intérêt qu'ils peuvent représenter pour le public. Chez Arte, nous avons la chance de ne pas être pilotés par l'Audimat. Du coup, les choix se font sur d'autres critères. La difficulté, pour assumer pleinement cette responsabilité, est de ne pas céder à l'autocensure. Aujourd'hui, personne n'est assez fou pour appeler un patron de chaîne afin qu'il bloque quoi que ce soit. Ce type de démarche est la garantie d'un buz sur Internet dans l'heure qui suit. Par contre, la censure devient quelque chose de beaucoup plus intime pour un rédacteur en chef. J
Je vais vous donner un exemple. En 2007, j'ai des équipes qui ont été arrêtées au Niger et en Somalie. Les événements se sont déroulés entre Noël et Nouvel An. Lors des vœux, cette année-là, le Président de la République a pris position en estimant qu'il s'agissait de comportements à risques et irresponsables. On peut considérer que, du point de vue du pouvoir, il soit normal d'exprimer cette opinion puisque c'est lui qui négocie ensuite les libérations. Mais naturellement, les patrons de chaîne entendent ce type de remarques et l'autocensure passe rapidement les niveaux, même si rien n'est dit de manière explicite. Lorsqu'il faut ensuite envoyer une équipe sur un terrain à risques, il est impératif, en tant que rédacteur en chef, de prendre du recul pour répondre en toute liberté à la question "est-ce que ça vaut le coup ?", parce qu'il n'est pas possible d'informer sans journalistes.
S. : Avez-vous gardé votre liberté de réponse à cette question suite à ces événements ?
M. N. : Oui. Complètement. Sans doute est-ce lié à la gouvernance Franco-Allemande d'Arte. Nous évoluons sous une double influence. Les modes de fonctionnement des deux pays par rapport à l'information sont différents. L'un est empreint d'une culture fédérale, l'autre est plus centralisé. Les effets pervers des deux systèmes s'anesthésient chez nous. En ce qui me concerne, je n'ai jamais eu à déplorer une quelconque perte d'autonomie face à ce type de décision. Et ce n'est pas par hasard.
S. : Votre responsabilité en termes de qualité d'information rejoint finalement celle que vous évoquiez tout à l'heure par rapport à vos équipes.
M. N. : Oui, les deux sont complètement liées. Nous avons un objectif de qualité d'information et nous devons le réaliser dans les meilleures conditions possibles de sécurité pour les équipes engagées sur le terrain.
Les décisions les plus difficiles ne sont pas celles que l'on pourrait imaginer...
S. : Quelles sont les décisions les plus difficiles que vous ayez eu à prendre ?
M. N. : Paradoxalement, ce sont des décisions qui peuvent paraître moins graves au premier abord mais qui sont complexes à mettre en œuvre. Annoncer à quelqu'un qu'il ne fait pas l'affaire ou qu'il s'est complètement planté sur le traitement d'un sujet. Certes, on peut considérer qu'il n'y a pas mort d'homme, mais la dimension humaine est compliquée à gérer. Personne n'aime venir avec de mauvaises nouvelles ou expliquer les erreurs et leurs conséquences. Pour être rédacteur en chef, il faut, bien entendu, des compétences de journaliste, mais il faut aussi aimer les gens. Alors il m'arrive d'avoir l'impression d'être une grosse éponge. J'absorbe l'excès de stress, de rancœurs et d'enthousiasme pour faciliter le bon fonctionnement de l'équipe.
S : Quelles sont les décisions dont vous tirez le plus de satisfaction ?
M. N. : Les coups de pouce que j'ai pu donner à des jeunes. Les identifier, les trouver et leur donner une chance professionnelle. C'est une véritable satisfaction pour moi, d'autant que jusqu'à présent, je me suis rarement trompé.
J'aime aussi faire travailler des gens qui sont dans des situations difficiles. Les grands reporters ont rarement des vies tranquilles lorsqu'ils rentrent en France. Certains d'entre eux ont choisi une vie professionnelle d'indépendants qui est loin d'être sécurisante. Je suis fier lorsque je peux les faire travailler et les moments partagés avec eux sont toujours vrais. Et puis, je continue à avoir des satisfactions de journaliste, je ne suis pas que manager.
Je suis très heureux de certains choix éditoriaux, comme celui d'avoir décidé de nous occuper du Darfour avant tous les autres médias par exemple.
S. : Quelles évolutions avez-vous vécues en termes de modes de fonctionnement depuis que vous êtes rédacteur en chef ?
M. N. : J'observe des regroupements au niveau de la production, avec des managers de plus en plus débordés. De même, la technique et le financier prennent une place de plus en plus importante. Normalement, ces services sont là en support de ceux qui font les programmes. Tout cela ne va pas forcément dans le sens de l'efficacité. Je comprends qu'il est impératif de maîtriser les coûts et qu'il est possible de faire des économies partout. Mais il me semble que notre produit est très particulier et qu'il ne se gère pas comme des boîtes de conserve. Chez Arte, l'impact de ces évolutions reste limité, mais je sais qu'il y a d'autres chaînes où les fonctions de support ont aujourd'hui une primauté inquiétante. En ce qui me concerne, j'ai la chance de travailler avec une marge de manœuvre complète au sein de l'enveloppe budgétaire allouée à l'émission. Je suis autonome. Pour certaines décisions exceptionnelles, je dois solliciter la direction d'Arte, mais c'est normal. C'est le cas des missions à risques par exemple. Elles nécessitent des conditions d'assurance particulières. J'expose le pourquoi et je n'ai jamais de soucis. Je travaille en confiance.
Confiance et autonomie, clés de voûte de la fiabilité de l'information
S. : La confiance et l'autonomie dont vous bénéficiez sont-elles liées spécifiquement à l'organisation d'Arte ou bien est-ce un fondamental de votre métier de rédacteur en chef ?
M. N. : Le métier de rédacteur en chef bénéficie d'une marge de manœuvre à peu près dans tous les médias. Certes, il y a des nuances d'une entreprise à l'autre, mais il faut du pouvoir de décision pour travailler correctement. C'est une place plutôt intéressante dans l'organisation : on est d'abord journaliste et ensuite manager. C'est le dernier niveau en contact avec le terrain. En ce qui me concerne, je vais en salle de montage, je vois les gens. Mais je suis aussi en relation avec la hiérarchie, je gère mon budget, j'agis pour faire en sorte que l'émission me ressemble. Et c'est tout à fait comparable pour mes confrères. C'est pour cela que ce sont souvent les rédacteurs en chefs qui sautent en cas de problème. Mais ils retrouvent du boulot sans problème généralement. Les postes de direction de l'information sont nettement plus politiques et moins en contact avec les équipes.
S. : Quelles sont, selon vous, les perspectives d'autonomie dans les cinq ans à venir pour votre métier ?
M. N. : Notre métier bouge, comme à chaque avancée technologique, et c'est passionnant. Cela permet de réfléchir à ce qu'on fait. Internet et les nouvelles technologies changent les données de réalisation. Cela questionne les journaux, la photo... Quel est l'avenir du 20 heures ? Un média n'en n'a jamais tué un autre, mais les changements obligent à se positionner de manière différente en termes de contenus.
Les rapports avec les jeunes journalistes sont différents aujourd'hui. Nous leur apprenons bien sûr le métier, mais eux nous apportent une vision et des comportements en rapport avec les nouveaux médias.
Le Web est critiqué puisqu'il crée une forme d'anarchie autour de l'information. Comment garantir qu'il y ait un minimum de travail de vérification et de contrôle ? Avec une structure normale et un rédacteur en chef. Ceux qui resteront crédibles, quel que soit le média, sont ceux qui prennent le temps de vérifier l'information avant de la diffuser et qui savent le faire. Le métier va donc encore évoluer, mais le professionnalisme d'une rédaction restera toujours la meilleure garantie de fiabilité pour les usagers de l'information. Par conséquent, on ne pourra pas se passer d'un rédacteur en chef autonome. Il faut ce pivot, cette éponge dont je parlais tout à l'heure, un maillon en mesure de prendre du recul. Le journalisme est un métier qui exige souvent des décisions rapides.
Véronique Thiel.
Crédit photo, Arte.
Téléchargez la version pdf de cette interview : seed-itw-m-nassivera-mai-2011-.pdf


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